Marie : Je m’appelle Marie. J’ai 70 ans et j’ai grandi au bas de la rivière. J’ai 5 enfants. Deux filles et trois garçons.
Brigitte : Je m’appelle Brigitte Adame. J’ai 52 ans. Je suis née dans le bas de la rivière. J’ai grandi aux Camélias. J’ai un enfant. Un garçon qui a 18 ans maintenant.
Marie : Mon rêve c’était de rentrer dans l’armée. Et quand l’armée était ouverte, c’était trop tard, j’avais déjà deux enfants. J’étais une petite fille qui travaillait bien à l’école pendant que mon père il était là. J’avais eu le prix d’excellence parce que j’avais été la meilleure élève en CP.
Brigitte : Moi, j’arrivais à l’école, je raclais tout. J’étais excellente aux billes, au jeu de l’élastique, la corde à sauter. C’est moi qui faisais le grand écart sous le préau. Et comme j’étais un peu dans l’idée de dire que j’étais vilaine, donc j’étais obligée de prouver par d’autres qualités. C’est comme ça que j’ai développé des qualités physiques je pense, à vouloir prouver que j’étais meilleure que tout le monde. Ça, je n’ai jamais dit à ma maman mais…j’étais traitée un peu comme si j’étais rien en fait. Comme je n’étais pas d’une origine bien…j’étais métisse et à l’époque métisse, ce n’était pas très bien vu. Et en plus je n’avais pas de papa alors c’était le comble du comble. Comme j’avais une copine qui avait perdu son papa, moi j’avais commencé à dire que mon papa est mort. Mais mon papa n’était pas mort du tout. Et en fait, je rêvais quand j’étais toute petite, d’être blonde parce que toutes mes copines, enfin toutes les filles blondes qui étaient dans l’école, elles n’étaient embêtées par personne. Je me disais être blonde c’est avoir la tranquillité et avoir la paix.
Marie : Dans le milieu où je vivais, c’était disons, un ghetto. Je sais que la plupart des gens buvaient. La plupart des femmes recevaient des coups, c’était des hurlements. Ce que je sais, c’est que le voisin ou la voisine qui est là-bas, ne va pas venir défendre la femme qui est en train de recevoir des coups. Même un enfant qui est en train de recevoir des coups parce que moi-même j’ai tellement était battue, à certain moment, je criais tout le temps : « assassin veut me tuer ». Je n’arrivais plus. Tout le temps c’était des coups, des coups, des coups, pour un oui, pour un non, pour un oui, pour un non et voilà. Si je peux dire là où j’ai vécu au bas de la rivière, c’était la souffrance, la tristesse. Ce n’était pas la joie de vivre du tout. Il fallait que j’aille travailler tout le temps si non on n’avait pas l’allocation familiale.
Brigitte : Je pense que je rêvais de ne pas être femme de ménage. Elle commençait à 6h, elle était chez quelqu’un. Elle continuait à 9h, 10h chez quelqu’un d’autre. Après, elle continuait sa journée comme ça. Elle arrivait à 20h, elle n’avait pas le temps. Son tracas, son souci d’avoir un toit sur la tête, de nous donner à manger et qu’on soit propre pour aller à l’école.
Marie : Quand je les envoyais à l’école, ils étaient bien propres. Le petit linge bien propre. J’ai l’impression que l’école croyait que j’étais riche. Mais non je n’étais pas riche. Parce que quand je les envoyais à l’école, je leur disais « apprend bien, à midi quand ils vont vous donner à manger, mangez, mangez, demandez encore si vous voulez » parce qu’ils savent que le soir il n’y a pas à manger. Ils partent à l’école, ils n’ont pas de pain. Moi, j’aurai préféré vivre la vie de maintenant parce qu’il y a tout.
Brigitte : Ma maman, elle avait toujours dit, «attention, vous les filles, vous ne dépendez d’aucun homme, de qui que ce soit ». Donc on a toutes les deux fait notre parcours. Donc pour travailler, elle disait qu’il fallait avoir un bon poste de travail, qu’il n’y a pas de dépendance de quelqu’un d’autre, et « certainement pas d’un bonhomme ». Oui voilà, tous les jours on entendait ça. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. Elle n’avait jamais dis ça à mes frères. Elle n’a jamais dit « vous ne dépendrez jamais d’une femme ».
Marie : Quand j’arrivais dans ma chambre là, ils étaient assis. On parlait. Je leur disais : « voyez, regardez maman, maman est obligée de travailler, on n’a rien. Travaillez pour ne rien avoir non plus. Parce que l’argent que vous gagnez c’est pour payer le petit loyer ». Et donc eux, ils comprenaient. Ma fille, la première : « maman, je vais bien travailler à l’école comme ça je pourrais t’aider plus tard ». Elle est professeur des écoles maintenant.
Brigitte : Je ne savais pas du tout ce qu’était la sphère politique. J’ai démarré en 2008 en société civile. Et en société civile quand on arrive en politique, d’abord, il y a plein de choses qu’on ne comprend pas donc on apprend. Je suis née en bas de la rivière, dans les bidonvilles du bas de la rivière. J’ai grandi aux Camélias, dans un quartier populaire. Mes frères et sœurs on a tous un métier. Et pour moi, tout le monde a fait ça. Tout le monde a un métier même si l’on sortait de la misère, tout le monde a un métier, tout le monde gagne sa vie. Sauf que, quand j’arrive en politique, quand je rentre dans les maisons, je m’aperçois que…non, il y a un problème. Les logements sont insalubres. La maman ne travaille pas. Il y a des gens qui sont à la rue. Il y a des enfants qui sont encore battus. Des femmes qui sont battues. Moi, ce qui m’avait choqué, c’est que dans mon bureau, j’ai une maman qui me dit, « je donne à manger à mon enfant un jour sur deux ». Ça, ça m’a brisé. Je suis rentrée chez moi, je n’étais pas bien. J’étais en pleurs. J’ai voulu faire des courses. On m’a dit « non tu ne peux pas faire des courses pour quelqu’un, tu es élue. On va te torpiller parce qu’on va dire que tu achètes les gens en faisant des courses etc ». Mais alors qu’est-ce qu’on a comme moyen ? Je ne connaissais pas le système. Donc toute la mécanique d’aide et d’accompagnement social, je ne savais pas que ça existait. Moi, je n’avais jamais eu à faire à ces instances-là.
Marie : C’était difficile d’aller voir les services sociaux à l’époque. Si tu partais les voir, pour leur demander s’ils pouvaient vous aider…ils venaient soi-disant pour aider mais c’était pour prendre vos enfants pour partir avec. Alors moi je cachais tout. Je cachais tout. Cette misère que j’avais avec mes 3 premiers enfants. Je suis fière d’avoir donné à mes enfants l’intelligence que j’avais en moi. C’est ça qui fait ma fierté ! C’est comme si ça, c’était mon héritage. La façon dont moi je les ai menés, éduqués, apprendre…je trouve que j’ai réussi cette bataille qui était vraiment dure à l’époque et qu’aujourd’hui, j’ai réussi. Et mes enfants ont hérité de ça. De la réussite que j’avais en moi.
Brigitte : C’est comme ça que j’ai construit mon parcours politique. C’est en me rappelant qui je suis. D’où je viens. Et mon action politique, en me rappelant d’où je viens, je ne peux pas rester insensible à quelqu’un qui est en difficulté. Je ne peux pas rester insensible à une femme qui est violentée. Je ne peux pas rester insensible à des enfants qui ne mangent pas tous les jours. Avant le moindre petit truc, on se plaignait de trois fois rien. Aujourd’hui, je ne me permets plus de me plaindre. Voilà, je m’interdis de me plaindre sur des choses parce que il y a beaucoup de souffrance par ailleurs. Il y a beaucoup de rencontres qui me blessent. Des rencontres qui me font dire qu’on a encore du travail à faire. On a encore de l’accompagnement des femmes à faire. On a encore des enfants à aider, à accompagner. Donc oui je réalise mon rêve de pouvoir aussi aider les autres. Je pense que c’était dans mon ADN parce que je rêvais d’être prof de maths, prof d’EPS à l’époque. Je rêvais d’être vétérinaire aussi. Je pense que pour moi c’est une chance d’être là où je suis et d’accompagner toutes les familles que je peux accompagner. Je m’inspire de toutes ces personnes que je croise, que je rencontre. De toutes ces familles là et mon action politique, c’est tout ça. Être ce que je suis d’abord, pouvoir m’inspirer des autres pour pouvoir me dire « là, fais gaffe » ou « continue ». Et puis, il y a ma maman… Je porte le nom de ma maman. J’ai beaucoup de respect pour elle, beaucoup d’amour. Donc je ne voudrais pas que le nom de Adame soit sali parce que je n’aurais pas bien fait les choses. Et c’est ce que je dis toujours aux jeunes femmes que je rencontre, aux jeunes filles, je leur dis « N’attendez pas qu’on vous laisse une place, on ne vous laissera jamais votre place. Il faut la prendre ! »
Marie : Si elles vont à l’école, il vaut mieux continuer vos études parce que c’est ça qui va vous donner une belle vie. Et surtout de faire attention de ne pas vous laissez aller. C’est vrai, on a le droit d’avoir des amoureux, des petits copains mais faut plutôt penser à l’avenir.
Brigitte : Prendre sa place, c’est être éclairé. C’est d’être bien informé. Ce n’est pas forcément savoir tout de suite ce qu’on veut.
Ce site a été financé par l’Union Européenne dans le cadre du programme FEDER-FSE+ Réunion dont l’Autorité de gestion est la Région Réunion. L’Europe s’engage à La Réunion avec le fonds FEDER
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Une réponse
Wouah !!!
Brigitte, aujourd’hui j’ai appris des choses sur ta vie que j’ignorais qui m’ont touchée.
Nous étions à l’école primaire ensemble,
tu étais un modèle pour moi, tu étais la première de la classe, tu travaillais très bien et effectivement tu étais brillante en tout.
Merci pour ce témoignage avec ta mère, merci pour cet accompagnement des personnes en difficulté, merci pour ton investissement.
Bonne continuation, je continue de t’admirer.
Chantal